dimanche 9 mai 2010

Katiba de Jean-Christophe Rufin


Homo photographicus et moi n'avions (notez le passé) pas les mêmes goûts et envies de lecture, alors qu'il lit plutôt des essais politiques ou historiques, et quelques romans (traitant également de politique le plus souvent), je lis uniquement de la fiction (à côté de ce que je lis/j'ai lu pour mes études, peut-être que ce serait différent si je n'avais pas été "forcée" à lire du "sérieux", j'en lirais plus pour le plaisir ?!). Mais il m'a fait découvrir certains auteurs qui sont aujourd'hui parmi mes préférés, en particulier Didier Daenincx et Jean-Christophe Rufin. J'ai aimé Rufin dès que j'ai entamé Rouge Brésil, cette première rencontre avec lui m'a marquée profondément. Il s'agit d'un roman historique à propos du comptoir français qui s'était installé dans la baie de Rio, avec une réflexion passionnante sur le rapport aux "sauvages".

J'ai poursuivi avec L'Abyssin, roman historique également se situant dans ce qu'on appelle aujourd'hui l'Ethiopie. Puis j'ai enchaîné avec Asmara et les causes perdues, qui se situe dans la même région géographique, mais dans un temps bien plus récent et qui aborde le thème de l'humanitaire de manière critique. J'ai lu ensuite Sauver Isphahan, qui lui se déroule en Iran, une merveille. Ce sont tous des romans qui font voyager, mais très différemment de ce qu'on l'on attend au départ. Rufin est un grand amoureux de ces régions, ça se sent à chaque paragraphe, mais un amoureux critique et conscient. Il a une histoire de vie complexe, médecin, humanitaire, romancier, ambassadeur, mais qui prend acquiert une cohérence quand on parcourt son oeuvre littéraire.

Il a également écrit La Salamandre, où il arrive à se mettre dans la peau d'une femme de manière confondante. Globalia, un roman d'anticipation étonnant. Le Parfum d'Adam, passionnant roman à suspense sur les extrémistes de l'écologie. Et des essais que je redoute d'entamer de peur de perdre, par désaccord profond, l'immense admiration que j'ai pour cet auteur atypique. Je vais m'y mettre néanmoins, bientôt, en commençant par Le piège humanitaire, mais je vous en dirai plus à ce moment-là.

Chacun de ses romans a résonné en moi de manière particulière. La forme de ses récits s'adapte aux sujets très différents qu'il a abordé. Je les ai tous aimé, mais chacun de manière très différente. Je serais incapable de définir un ton, un style (à part "c'est très bien écrit", ce que l'Académie Française a reconnu bien avant moi et qui n'est pas un avis très étayé, il faut bien l'avouer !). Ce que je suis capable de définir par contre c'est que quand "un nouveau Rufin" arrive en librairie, je suis impatiente de me jeter dessus, je sais que je vais être embarquée dans un univers cohérent, travaillé. Que je vais y côtoyer des personnages complexes, très construits, originaux, qui me donneront l'impression d'exister réellement. Que je vais avoir du mal à ne pas tout lire d'une traite car la thématique que Rufin me proposera, que je la connaisse un tant soit peu ou pas du tout me passionnera. Que j'aurai l'impression d'avancer en moi à travers la réflexion portée en filigrane.

Katiba est son dernier roman, il vient de sortir en librairie et je viens de le terminer. L'intrigue est contemporaine, elle se situe entre Paris et Nouakchott, entre Bruxelles, Cape Town et Washington. (Parenthèse hors sujet pour vous avouer une de mes lubies : il y a des villes où j'ai l'intention d'aller, un jour, juste pour la sonorité de leurs noms qui me font rêver : Nouakchott, Oulan Bator, Ushuaïa, Antananarivo (rayée car déjà fait), Mamoudzou, Addis Abeba, Bamako, Ouagadougou, Yaoundé, Islamabad, N'Djamena, Isphahan, ...) Ce roman n'a déçu aucun des points d'attente détaillés au paragraphe précédent. La langue est belle, la construction harmonieuse fait monter l'intérêt de manière constante, les personnages sont complexes, l'auteur est brillant dans sa capacité à nous montrer les points de vue divergents des personnages et à nous faire réfléchir de manière différente à un sujet d'actualité : la question de la lutte contre le terrorisme islamiste et tous les enjeux de pouvoir que cela implique. Jean-Christophe Rufin est informé -très bien informé-, cultivé et brillant, à travers cette oeuvre de fiction, la réfléxion qu'il partage avec les lecteurs qui le voudront bien est claire mais complexe, bref, passionnante. La fin nous laisse avec une impression de remise en question de certaines de nos certitudes... et j'imagine que ce sera le cas quel que soit "le bord" d'où l'on réfléchit.


Extrait de sa postface:
"Ce livre est un roman, un pur ouvrage de fiction.
Les événements que je raconte ne se déroulent pas dans le pays où j'ai été en poste et ne sont pas tirés de mon expérience. Ils ne constituent en rien un témoignage et je n'ai utilisé, pour les décrire, aucune des informations confidentielles auxquelles mes responsabilités me donnent accès. Les faits mis en scène sont imaginaires. Cela signifie qu'ils ne peuvent être vrais que fortuitement. Car, si l'on peut affirmer que quelque chose n'est pas réel aujourd'hui, il est difficile d'exclure qu'il puisse demain le devenir...
Plus concrètement, je dirai par exemple que le rôle prêté à l'Algérie dans ce livre est de pure invention. Je recommande d'y voir seulement un hommage rendu à l'excellence de sa diplomatie et à l'extrême compétence de ses services secrets.
L'agence de renseignement Providence a été créée antérieurement à mes actuelles fonctions
(ndlb (note de la blogeuse :-P) : il est Ambassadeur de France au Sénégal). Je l'avais déjà mise en scène, ainsi qu'Archie son fondateur, en 2007, pour les besoins de mon roman Le Parfum d'Adam. Quant au personnage de Hobbs, il incarne la réaction d'une frange de l'opinion américaine face à la politique d'Obama, phénomène dont chacun peut mesurer à la fois la réalité et la violence, en regardant par exemple la chaîne de télévision Fox News.
Pour autant, un romancier ne peut ignorer ce qu'il doit au réel. Il observe, emmagasine les émotions, les images. Dans l'édifice qu'il construit, l'ordonnance est sa création, le ciment, son travail, mais les pierres sont apportées par la vie. C'est ainsi qu'à l'intérieur du cadre de fiction de ce livre, on retrouvera beaucoup d'objets collectés par l'expérience de l'historien qui voue un culte aux faits et les entoure d'un respect scrupuleux, l'écrivain n'a pas de plaisir (et peut-être d'utilité) qu'en les trahissant. Arracher les détails à leur contexte, les mêler à d'autres auxquels ils sont étrangers, s'en servir comme tremplin pour l'imaginaire et ajouter à des événements authentiques des développements inventés, voilà quelques-unes des méthodes par lesquelles les romancier altère la réalité pour en faire le matériau de ses rêves. On peut dire que la plupart des détails de ce livre sont réels et affirmer, avec autant de raison, qu'ils sont tous éloignés des circonstances auxquelles ils ont été empruntés et, donc, méconnaissables.
"


3 commentaires:

  1. Tu m'as bien donné envie!! J'avais vu les affiches dans le métro, et je pensais que ça parlait d'une jeune écrivaine (ce que signifie katiba en arabe!). Malheureusement, mes partiels approchent à grands pas, alors pour le moment, je suis plutôt dans mes fiches et autres livres sérieux, mais après je pense que je me laisserai tenter!!

    RépondreSupprimer
  2. Rouge Brésil est de ces livres que dès la première page tu ne sais plus quitter... Un de ces souvenirs littéraires te soulevant légèrement le ventre tant l'aventure fut belle et passionnante...
    La Salamandre m'a envoutée, un peu moins. Non, différemment on va dire...
    Globalia m'a semblé flou, sans grand intérêt j'ai trouvé. Bien écrit, emportant mais je me suis finalement demandé pourquoi.
    Et le Parfum d'Adam est venu tout gâcher, n'engendrant chez moi que bâillement et déception. Je ne l'ai pas terminé, chose si rare chez moi :D
    Peut-être que Katiba... Qui sait... :-)

    RépondreSupprimer
  3. est également le mot qui désigne des cellules indépendantes de fondamentalistes nomades au Sahara, c'est la signification utilisée ici.

    RépondreSupprimer