jeudi 2 juin 2011

Tree of Life de Terrence Malick


La question qui se pose dès qu'on sort de la salle c'est "combien de films y a-t-il dans Tree of Life" ? D'office on comprend mieux le fait que le réalisateur avait besoin d'un an (!) de montage supplémentaire pour son film "presque" terminé au printemps 2010 déjà. Dans The Tree of Life il y a "l'histoire" (en fait non, mais j'y reviendrai) d'une famille en deuil d'un de ses enfants. Il y a "l'histoire" (toujours pas) de la planète terre. Il y a une réflexion philosophique à deux balles sur l'insignifiance de chaque être face à la Nature et à la Grâce Divine (majuscules que l'on entend et voit durant toute la projection). Il y a une recherche visuelle et rythmique extrême et sublime d'un cinéaste qui a l'ambition d'écrire un manifeste avec sa caméra (et sa table de montage). Dans The Tree of Life il y a aussi des images de Hubble, des images de Home, bref, de la con-tem-pla-tion.

Comment décrire / critiquer / commenter ce film ? Je crois que je vais faire comme Malick, par petits morceaux construits, qui collés les uns aux autres formeront un texte intelligible. Ou pas.

Commençons par le commencement, ça tombe bien, il est question de bible et de prière constamment, alors le commencement de la terre, de la vie, de l'histoire... de la voix-off. Une voix de femme, douce, pure, posée, comme le sera l'actrice pendant tout le film, parfois même comparée à une fée, un être évanescent et poétique qui est là pour le bonheur des hommes, mère, épouse, dévouée, belle, gentille, douce, émouvante. Et c'est tout. Cette voix égrène une prière et parle directement à Dieu tout au long du film, pas constamment, mais par moment. Ce film est-il donc une prière ? Ok, admettons, j'ai du mal, mais admettons et essayons de passer outre le dialogue direct avec Dieu que se permet Malick dans son énorme prétention.
(Je précise ici que c'est mon avis, ce que j'ai ressenti, mais d'autres dont l'avis est bien plus respectable considèrent ce film comme "l'un des films les plus antireglieux jamais tourné". Serais-je donc complétement passée à côté ?)


La première partie nous montre un couple qui apprend la mort d'un proche, on saura bien plus tard que c'est un de leurs fils (Malick n'explique rien, jamais, à aucun moment, à vous de comprendre entre les séquences) (d'ailleurs si vous êtes du genre à dire "j'ai pas compris" au cinéma, n'y allez pas hein...). C'est particulièrement bien filmé, la caméra toujours mobile accompagne, juste derrière l'épaule, les deux personnages principaux, très impressionnant dans cette maîtrise de la retenue de l'émotion dans un moment aussi tragique. Nous sommes dans les jeunes années 60, dans une petite ville du Sud des Etats-Unis (pour vous donner l'ambiance hein, RIEN n'est expliqué, encore une fois). Et, sans transition, on passe à Sean Penn, période actuelle, dans les tours de verre d'un centre-ville important. On comprend qu'il est l'un des fils de ce couple que l'on a vu auparavant. Ce moment est étonnant, pas un mot, pas un dialogue (quoiqu'un coup de fil un peu plus tard), Sean Penn qui est filmé (encore une fois de manière sublime, con-tem-pla-tion vous ai-je déjà dit) dans cet univers urbain. Nos yeux sont attirés vers le haut, à chaque instant, le haut, la lumière... Dieu. Oui, encore.


Suit une partie étonnante, iconographique. Des images d'espace, sublimes, un vrai bonheur de les voir sur un aussi grand écran. Mais mon cerveau n'a pas pu s'empêcher de crier de multiples WTF intérieurs. Donc, espace, soleil, volcan, océan, méduses, reptiles, dinosaures. Dinosaure dont l'un d'eux, à un moment, éprouve (oui, dans le sens  émotionnel du terme, hum) de la pitié pour son congénère mourant, vous comprenez mieux les WTF mentaux mais tonitruants.


On comprend vite la métaphore de l'apparition de la vie. On parlait de mort, voilà que l'on nous montre la Force et la Grandeur de la Nature (oui, toujours ces majuscules divines). Alors franchement, c'est sublime, vraiment très impressionnant. (Mais des dinosaures quoi, bordel Malick, des dinosaures.) Cette partie contemplative qui nous retrace la naissance de la vie sur Terre dure quand même près d'une demi-heure. Et se termine par... allez, devinez... la fameuse météorite qui tue les dinos. Oui. Ensuite quelques images qui nous font croire à la glaciation et... hop, on retrouve Sean Penn qui marche dans un lieu étrange, qu'on croyait être une banquise, mais en fait non finalement c'est probablement un champ de lave séchée. On le retrouvera ensuite dans un désert, où il y a une porte, puis sur une plage. Vous ne comprenez rien ? C'est pas grave, on s'en fout, c'est pas le but. Et d'ailleurs ça ne m'a jamais dérangé, au contraire, cette licence poétique totale que ce permet Malick m'a plutôt fascinée.


On retrouvera par alternance ces trois "moments", la famille et ses enfants qui grandissent, uniquement racontés par des instants prégnants à la suite les uns des autres, avec une grande violence dans les rapports entre le père (Brad Pitt donc, qui serre les mâchoires comme personne) et ses fils (excellentes performances) ; Sean Penn qui marche, seul, avec le visage grave (il fait ça comme personne lui aussi, bon casting, hum) ; des plans contemplatifs de Nature. Tout cela additionné de la voix-off parlant à Dieu, de musique classique tonitruante, mais pour cette partie-là, je vous laisse aller lire le commentaire de Nekkonezumi.


Malick veut nous entraîner dans l'émotion pure. Tout en étant profondément intello cérébral. J'en suis fondamentalement incapable. Ses images sont très belles, son montage est passionnant, mon cerveau a fonctionné avec un délice de cinéphile durant de longues séquences. Pendant d'autres j'ai été boulversée. A d'autres encore, je me suis profondément ennuyée. J'ai même trouvé certains plans carrément grotesques. De l'émotion j'en ai eu, mais de manière tellement intellectualisée qu'elle n'a jamais réussi à transcender le fait que j'étais assise dans une salle de cinéma pendant une projection. Du coup, forte expérience cinématographique j'ai eu, indéniablement. Plaisir pur aussi par moment. Mais le mot qui m'est resté est "perplexité".

J'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup aimé le début du film où j'ai plongé avec ses personnages dans le deuil et été très intéressée par la suite, sa "fresque naturelle", parce que j'ai cru au départ que le cinéaste nous livrait une (brillante) illustration sur les émotions et réflexions que traverse quelqu'un qui expérimente ces douloureux moments de deuil : l'infiniment grand qui nous fait nous sentir infiniment petits, la complexité de la vie qui la rend si fragile, la colère envers le divin (pour les croyants), etc. Mais son envolée lyrique et con-tem-pla-tive (vous aurez compris) entre trop vite dans le grotesque, même avant les dinosaures, le pompeux prend le dessus et rend le tout incroyablement prétentieux.

Malick parle à Dieu mais pas à ses spectateurs, certes la religiosité mystique du couple est contredite par leur attitude et vertement critiquée, mais il parle à Dieu tout de même. Quand tout ce petit monde se retrouve au paradis sur une plage à la fin, avec tous ces visages qui sont si graves, j'avais envie de pouffer de rire et de bailler en même temps, et je me suis rendue compte de l'absence totale d'histoire, de la pauvreté des rares dialogues, de la superficialité de la construction des personnages, malgré leur profondeur apparente. Mais malgré tout je suis contente d'avoir vu ce film, sa structure non-narrative a mis mon cerveau en ébullition et mes yeux se sont régalés. Je ne peux ni vous le recommander ni l'inverse, à vous de voir si vous supportez la projection d'un film sublime mais dont la narration est pauvre (euphémisme) et dont le réalisateur tente de vous embrigader dans une expérience pompeuse mystique (que je n'ai pas ressentie).

Mais allez donc lire Thierry Jobin, d'un avis largement opposé au mien, qui saura probablement éclairer les zones d'ombres qui vous restent, soit dans votre choix à y aller ou non, soit après l'avoir vu.




EDIT : Je n'ai fait que l'évoquer au moment de la rédaction de cet article (que j'ai d'ailleurs amendé régulièrement, il continue en effet de me donner envie d'en discuter avec d'autres, de partager cette expérience et me permet donc à chaque fois de mieux comprendre mon ressenti...), mais ce qui a été un des problèmes majeurs pour moi c'est la pauvreté féminine. Certes la mère est omniprésente et sa voix est un outil très puissant dans le tourbillon de sentimentalisme sentiments que tente de faire s'envoler Malick, mais ce film ne passe pas le test Bechdel. Et ce n'est pas le premier de Malick à échouer ici...

10 commentaires:

  1. Ah, j'avais hâte de lire ça : belle analyse ! Je n'ai jamais eu l'envie ni le courage de décrypter tout ça (amen, les yeux vers Dieu, le grand le petit et tout ce que tu décris extrêmement bien).
    Quand même le résultat est là : ce film, quoiqu'on en dise, on finit toujours ses phrases par "oui mais" :)...

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  2. Merci...

    Et encore, je n'ai pas parlé du rapport père/dieu VS fils... de l'absence totale de féminité à part la maternité, etc.

    Mais va lire l'analyse de Jobin, c'est passionnant de comprendre pourquoi certains ont autant aimé pour certaines mêmes raisons qui m'ont déplu. D'ailleurs son blog est à suivre.

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  3. J'ai vu, j'ai lu, et effectivement c'est très intéressant. Il est drôle, ce film : j'entends et comprends tout ce qu'on en dit de positif, mais ça ne change rien, je ne l'aime pas.
    (ce qui fait sans doute la marque d'une œuvre d'art, d'ailleurs, à savoir le fait qu'elle marque, qu'elle frappe, même si on ne l'apprécie pas... on ne pourra pas enlever ça à Malick :-))

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  4. Sur ta photo Sean Penn déambule dans La vallée des Gobelins, en Utah. Ca fait bizarre j'y était y a pas trois semaines !

    Je n'ai pas encore vu ce film mais tu m'as donné envie. J'aime les films qui ne racontent rien ou pas de manière évidente. Je peux y réfléchir et en discuter des jours durant avec mon mari. On finit par déborder et débattre sur toute sorte de théorie (il est volcanologue, j'ai étudié la paléontologie, l'histoire de la Terre et de la vie sur Terre ça nous parle !)

    Merci pour ta vision en tout cas !

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  5. alexandra (pomme)2 juin 2011 à 23:07

    Je suis d'accord avec toi nekkozumi, mais à l'inverse : j'ai beau entendre et comprendre les critiques sur ce film, je n'arrive pas à ne pas l'adorer !

    Funambuline merci d'avoir précisé qu'il y a en fait plusieurs films dans ce film, c'est exactement ce que j'ai ressenti. Malgré le fait que je trouve l'ensemble magnifique, il y a au moins un ou deux de tous ces films que je n'ai pas aimés...

    Merci pour ce bel article en tout cas (et en effet je vais me mettre à lire Jobin régulièrement).

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  6. @ Nekko : c'est à ça qu'on voit un GRAND film, il ne laisse pas indifférent. Il y a des chefs d'oeuvre que j'ai détesté, mais il m'est impossible de renier leur puissance. Celui-là en fait partie. Il mérite donc certainement sa Palme !

    @ Pascaline Lorincourt : merci beaucoup pour ton commentaire. Si vous allez le voir -vu ce que tu décris, courrez-y- je serais ravie que tu reviennes me dire ce que vous en avez pensé !

    @ Pomme : Contente de te voir ici :-)
    Jobin était jusqu'à il y a peu critique de cinéma dans un grand quotidien Suisse, il est maintenant directeur d'un festival de films que j'affectionne particulièrement, ses analyses sur les films et le monde du cinéma sont toujours intéressantes, qu'on soit de son avis ou non, je souhaite longue vie à son blog (qui est tout jeune encore, j'espère qu'il prendra goût à l'exercice !).

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  7. Que dire devant tous ces compliments sur ma personne, de surcroît dans un débat sur le grand et insaisissable Malick? Une chose sans doute: très chère Funambuline, je ne pense pas qu'il y ait, devant une telle oeuvre (ni devant aucune autre d'ailleurs) un avis plus respectable qu'un autre. Je dirais même que Tree of Life nous permet de retrouver, et c'est si rare dans le cinéma contemporain, un exercice critique fondamental: celui des propositions d'analyses plutôt que des avis définitifs. Si je n'aimais pas ce film, je l'adorerais pour ceci seulement. Il suffit de lire la richesse de ce qui s'écrit, à commencer par ta propre vision, Funambuline. C'était quand déjà que le cinéma nous avait permis d'évoquer des questions aussi fondamentales pour la dernière fois?

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  8. Cher Thierry Jobin,
    Bigre, vous ici, merci beaucoup pour ce commentaire. Effectivement, ce film, par son ouverture aux analyses, ressentis, compréhensions multiple est un chef d'oeuvre.

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  9. Bonjour Funambuline !

    Me revoici pour raconter mes impressions apres avoir vu Tree of Life. Je suis allée lire aussi la critique de Thierry Jobin et je suis d'accord avec lui sur l'anti-religiosité de ce film. Ici en Utah (terre sacrée des Mormons) il ne passe pas dans les Megaplex mais dans une seule petite salle genre cinéma d'auteur !

    J'ai aussi surement manqué beaucoup de chose dans la compréhension de ce film parce que je l'ai vu en anglais et que les acteurs parlent soit tres doucement (la mere ne fait que chuchoter) ou tres vite et avec un accent.

    Anti-Dieu donc : c'est comme cela que j'interprete toutes ces images de l'Univers, de la Terre, etc... juste apres la prière de la mere qui demande a Dieu pourquoi il a pris son enfant ?
    J'ai eu l'impression que l'auteur ne cessait de répondre "pour rien ma brave dame ! Il n'y a RIEN ! juste l'infini".
    Quand a Sean Penn, j'ai eu l'impression de voir un mec torturé par son enfance et par sa culpabilité, son questionnement sur la mort de son frère qui avait l'air d'être un bien plus gentil petit garçon qu'il n'aura jamais été.
    Et la fin représente selon moi le paradis (Sean Penn est mort), en tout cas un endroit "ailleurs" ou cette famille se retrouve, comme si finalement le réalisateur ne pouvait s'y résoudre lui meme, a ce qu'il n'y ait rien.

    J'ai trouvé ce film tres beau et cela m'a amusé d'y voir des décors que j'ai traversé moi meme récemment en Utah ou au Wyoming.

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  10. Merci Pascaline !

    Anti-Dieu non, je ne crois pas du tout, anti-religieux peut-être finalement. Mais définitivement croyant, à la manière d'un Nietzche peut-être : je suis en colère contre Dieu donc j'annonce de manière tonitruante sa mort afin de retrouver (à la fin, au paradis), son oreille et sa bienveillance absolue.

    J'aime que ce film continue, plusieurs semaines après l'avoir vu, de me donner envie d'en discuter et d'argumenter. Comme je le disais à Thierry plus haut, c'est probablement ce qui le définit de manière la plus certaine comme un chef d'œuvre.

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