dimanche 13 octobre 2013

Sebastião Salgado & Paolo Woods au Musée de l'Elysée


Une double exposition a lieu en ce moment au Musée de l'Elysée, deux photographes au discours politique, mais c'est tout ce qui les rapproche. Sebastião Salgado est un photographe brésilien né en 1944, il a d'abord été économiste avant de s'intéresser à la photographie, il est extrêmement connu et reconnu pour l'extraordinaire esthétisme de ses photos toujours en noir et blanc et pour ses sujets au long cours, en particulier "La Main de l'Homme" son premier énorme succès. Il présente ici son dernier projet intitulé "Genesis", pour lequel il a sillonné la planète à la recherche de lieux où l'homme civilisé n'a pas encore laissé de trace visible.
Paolo Woods est un photographe né en 1970 au Canada, dont la liste des voyages pourraient remplir un livre, et dont le projet présenté ici, "State", est composé d'une soixantaine d'images qui interrogent l'identité d'Haïti et des Haïtiens, île où Paolo Woods s'est installé en 2010.

N'hésitez pas à cliquer sur les liens que je donne ci-dessus, vous pourrez y voir de nombreuses images des expositions. Je signale d'ailleurs pour les non-lémaniques, que l'exposition Genesis est également en ce moment (et jusqu'au 5 janvier) à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, établissement que je recommande vivement pour leur brillante programmation.

(Les photos volées que vous verrez dans cet article sont des recadrages de détails, simplement produits pour vous donner une idée de l'exposition. 
Merci aux affolés des droits photos de ne pas sauter sur vos grands cheveux coupés en 4. Bisous)

Salgado est un génie du cadrage, un génie du grain, ses photos sont toutes iconiques, il arrive à mettre autant de caractère, de sentiments et de narration dans une photo de paysage "vide" que dans un portrait. Il a longtemps été connu pour ses travaux interrogeant le travail humain, ces incroyables plans de mines et de mineurs, ses sublimes photos de gare surpeuplées avec leur multitudes de détails. Certains esprits chagrins lui ont reproché l'extrême esthétisme de ses images, comme si leur beauté empêchaient de voir la réalité qui y était pourtant dénoncée. Je suis de l'avis inverse, en attirant les yeux, en gravant des images dans les rétines des visiteurs/lecteurs, le photographe imprime son regard et son interrogation sur le monde.

Pour Genesis, Salgado a parcouru le globe depuis 2003, tous les lieux où il avait une petite chance de découvrir des lieux "intacts". Il y a donc évidemment des photos des pôles, Sud et Nord, mais aussi de Patagonie, de Madagascar, de Papouasie, de Sibérie, de l'Utah, de nombreux pays africains, etc. Ce sont plus de 200 photos exposées, en grand format. C'est époustouflant. Et la réflexion sur l'état de la planète passe, dans chaque cadre. Oui, il reste des endroits intacts, pour combien de temps ? est la question qui nous accompagne à chaque pas. Comme si chaque image était la dernière possible avant que ces lieux trop loin (pour l'instant) de la civilisation ne soient ravagés, pour que les habitats de ces peuples ne soient réduits à peau de chagrin.

 autoportrait de l'artiste dans l'oeil de l'animal

L'exposition occupe le rez-de-chaussée et l'étage inférieur. C'est une exposition magnifique qu'il ne faut pas rater... la dernière fois que Salgado était exposé à Lausanne c'était en 2008. L'exposition est divisée par thèmes, par lieux géographiques.


MAIS. Il y a un grand MAIS. Je suis extrêmement déçue de la muséographie proposée par l'Elysée qui pourtant est plutôt bon dans ce domaine en général. Au rez-de-chaussée, il est impossible de voir une seule de ces photos sans des reflets abominables, impossible donc de les contempler dans leur intégralité. Sans compter le fait que toutes les photos sont de très grand format et qu'il y en a qui sont dans des couloirs étriqués qui ne permettent pas de prendre du recul.


Voilà comment on peut voir une photo exceptionnelle (ce n'est qu'un tout petit détail) de dunes du Sahara. Oui, cette photo est en noir et blanc... la pièce est peinte en rouge, on remarque bien le parquet à grand carrés sombres... mais pas du tout la subtilité du grain de Salgado qui est pourtant un maître du détail et que l'on a envie d'observer de loin comme de près, d'autant plus avec la taille monumentale de certaines impressions.



On passe donc une bonne partie de l'exposition à s'observer soi-même dans les vitres des cadres. Quel dommage, ça ne coûte pourtant pas beaucoup plus cher de faire des éclairages qui ne soient pas aussi directs. Je comprends l'envie d'en mettre le plus possible, et j'imagine que Amazonas Images (la boîte de prod' de Salgado) n'est peut-être pas la plus sympathique pour négocier, mais j'ai l'impression d'être passée à côté de très nombreuses émotions que j'aurais pu ressentir dans de meilleures conditions de lumière et d'espacement des oeuvres.

Avant de quitter le sous-sol, passez à la salle de projection, ou Paolo Woods présente son projet Pèpè, je vous laisse en découvrir un extrait :



Puis vous monterez dans les combles, où Paolo Woods nous présente "State", exposition divisée en plusieurs thématiques : PRESIDENTS, OWNERS, WHITES, LETA (= L'Etat en Créole Haïtien), SUBSTITUTES, GODS. Ou comment dans ce pays en cruel manque d'Etat, toutes sortes de personnes, institutions, entreprises, ONG, prennent la place des autorités. Paolo Woods s'est installé à Haïti quelques mois après le séisme, mais il n'en parle pas, il cherche autre chose : comment une identité nationale se forme-t-elle en dépit de l'Etat ? Le texte de présentation de l'exposition nous dit : 
"Il a traqué les Invisibles de la société haïtienne, les failles drolatiques, l'envers du décor. Il a enquêté sur l'élite économique, les ONG, la profusion de radios FM, les évangélistes américains. Au fil des mois, il s'est aperçu que tous les pouvoirs de substitution venus pour sauver Haïti prenaient en réalité la place des autorités haïtiennes. Et pourtant, dans un pays dont les dirigeants faillissent depuis sa naissance, le désir d'Etat dans la population reste intact."

Toutes les photographies sont de format carré, très colorées et, contrairement à l'exposition de Salgado, très bien mises en lumière. J'adore ces combles de l'Elysée, c'est toujours magnifique, celle-ci ne fait pas exception à la règle. Un joli principe également, les légendes ne sont pas à côté des images, mais sur des grands panneaux portables. On peut donc lire avant, après ou pendant. J'ai choisi de lire après une première visite, afin de profiter des images pour ce qu'elles sont, des photographies d'une très grande maîtrise au niveau de la composition. Puis de lire les légendes dont certaines m'ont surpris, et de refaire un tour rapide auprès de celles dont je n'avais pas forcément compris le sujet.


Ces panneaux portatifs évitent aux gens de s'agglutiner devant une minuscule légende et ainsi d'empêcher aux autres visiteurs de pouvoir profiter des images avec un peu de recul, brillante idée.


Une des très belles images de l'expo est un salarié de Terre des Hommes. Cette image montre la fierté de cet homme qui fait son travail, l'incroyable propreté de cette pièce entièrement blanche, immaculée qui ne ressemble pas aux images d'urgences surpeuplées, sombres et sordides que l'on s'attend à voir. Chaque image de Woods provoque cette réflexion, ce n'est PAS ce que l'on s'attend à voir d'Haïti. Et ça fait du bien d'être dérangés dans nos a priori. J'ai adoré cette exposition tant pour sa beauté formelle que pour l'intelligence de sa réflexion, je me réjouis de creuser le travail de Paolo Woods plus avant !

Si ça vous intéresse également, voici un interview (en anglais) où il explique sa démarche et les réactions face à "State" à Haïti (où vous pouvez voir plusieurs images de l'exposition), et un autre article sur le blog Lens du New York Times (aussi en anglais) où vous pouvez voir une grande partie de l'exposition.


Et bonheur, ce n'est pas terminé, dans les jardins du Musée de l'Elysée, se tient une partie de l'expo Genesis, à voir gratuitement donc, avec vue sur le lac Léman... C'est l'occasion aussi de prendre des photos, autorisées ici contrairement à l'intérieur du musée. 

 

Et évidemment, impossible de passer par le Musée de l'Elysée sans descendre par le Parc Olympique. Les travaux sont presque terminés, le Musée Olympique va ouvrir à nouveau ses portes en novembre. Vous pourrez admirer plusieurs nouvelles statues dans le parc toujours autant photogénique.


Une petite balade à Ouchy pour continuer votre réflexion sur ces expositions ne fait pas de mal non plus...


3 commentaires:

  1. Dommage pour la muséographie...Je voulais absolument la voir cette expo, mais là ça me refroidit un peu...

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    1. L'expo vaut la peine quand même, vraiment !

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    2. C'est vrai que les photos ont l'air incroyable ! On verra si je trouve le temps d'y aller !

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