dimanche 13 juillet 2014

Rayuela


Edit : traducción al castellano

Il y a des livres qui t'apprennent des choses. Il y a des livres qui te font passer un bon moment. Il y a des livres qui te font rire. Il y a des livres qui te font réfléchir. Il y a des livres qui te font pleurer. Il y a des livres qui te donnent des références culturelles. Il y a des livres qui t'ennuient. Il y a des livres que tu ne finis pas. Il y a des livres que tu relis plusieurs fois. Il y a des livres que tu oublies très vite. Il y a des livres que tu n'oublies jamais. Il y a des livres qui te rappellent ton enfance. Il y a des livres qui te font penser à quelqu'un. Il y a des livres que tu as reçus. Il y a des livres que tu offres. Il y a des livres que tu partages. Et puis, il y a quelques rares livres qui te bouleversent à vie.

Rayuela (Marelle) de Julio Cortázar est de ceux-ci.

Ce roman a deux types d'admirateurs. Ceux qui crient au génie formel, qui décortiquent les trames narratives, qui dissèquent les références, qui interprètent chaque virgule, chaque trajet des personnages. C'est compréhensible, ce roman labyrinthe dont aurait rêvé Borges est une expérience intellectuelle inédite. En 1963, quand il a été publié, ce roman ne ressemblait à aucun autre. Il séduit, intrigue, dérange, provoque. Depuis 50 ans. Il est considéré par un grand nombre d'auteurs et de critiques comme le coup de canon qui lança (accompagné de Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes et Gabriel Garcia Marquéz) le Boom Latinoamericano, mouvement littéraire d'Amérique Latine dont les recherches formelles sont extraordinaires et ont permis de libérer de nombreuses plumes narratives des carcans stylistiques classiques.

Pourquoi ce livre est si particulier formellement ? Parce qu'il a un mode d'emploi.

Il est possible de lire Rayuela du chapitre 1 au chapitre 56. Vous lirez alors l'histoire d'un homme, de son amante, de ses amis, à Paris. Mais Rayuela comporte 155 chapitres. Et vous pouvez aussi commencer, ou recommencer, le livre au chapitre 73, en suivant la liste numérique en début de roman, qui englobe les chapitres "parisiens" dans une autre histoire, qui se passe à Buenos Aires.

Ces même chapitres qui décrivaient si bien l'ambiance grise des rues de Paris, décrivent parfaitement l'ambiance grise des rues de Buenos Aires. Mais la virtuosité narrative qui permet aux mêmes mots de coller à deux ambiances n'est qu'un pan de la plume merveilleuse de Cortázar. Il sait parler d'amour, de jazz, de désespoir, d'amitié, en nous faisant goûter chaque note, chaque sentiment, chaque regard. On plonge dans le Paris des années 50 et son jazz avec la même force que dans le Buenos Aires des années 40 et son tango. Il a vécu les deux vies, les deux décors, les deux ambiances, les deux musiques, les deux époques. On parle argot et lunfardo (argot portène), déracinement et appartenance. 


Mais moi, je fais partie du deuxième type d'admirateurs. Mon ami Pablo, avec je partage cette passion, a joliment défini ce groupe comme "ceux avec qui tu as une complicité, quelque chose dont tu te rends vaguement et subtilement compte". (Il ajoute "Cortázar escribiría "desde el vamos", que debe ser una expresión muy argentina que no se dice en España".) J'ai rencontré plusieurs personnes qui font partie de ces admirateurs, de ceux qui n'essaient pas de t'expliquer à tout prix le génie formel et poétique de ce roman, mais qui te racontent leur relation avec lui.

Avec Pablo, nous ne nous sommes jamais rencontrés "en vrai", mais nous nous lisons et nous nous croisons sur Internet depuis de nombreuses années. 2005 si je me souviens bien, dans une discussion politique et féministe où il jouait brillamment le modérateur. Depuis, on se croise, on papote, on échange des aperçus de vie. Et puis un jour, nous nous sommes reconnus comme faisant partie de ce cercle des lecteurs-admirateurs de Rayuela, et on s'est compris un peu mieux. Et on a partagé un peu plus. Il y a quelques jours (en fait en automne 2012, ce billet était difficile à écrire), quand, au détour d'un lien, Cortázar nous est apparu, nous nous sommes rendus compte des anniversaires que nous venions de rater, le 26 août pour l'auteur, le 28 juin pour le livre, et nous avons échangé quelques mails, parce que j'avais envie d'écrire sur ce livre. J'ai toujours envie d'inciter les gens qui me plaisent à lire ce livre, mais face à Cortázar je n'ai jamais osé. Et puis Pablo m'a expliqué sa rencontre avec ce roman :

"J'ai lu "Marelle" pour la première fois en 1981 : on me l'a offert, je venais d'avoir 19 ans. Je n'avais rien lu de Cortázar et ça m'a ouvert tout un univers, vital mais aussi littéraire : j'ai commencé à lire tout ce que je trouvais de lui, c'était facile à l'époque de trouver ses collections de nouvelles, ses romans, ses livres fourre-tout. Il écrivait et publiait aussi de nouveaux ouvrages, c'était merveilleux ! Des nouvelles, des essais. Je me souviens par exemple de "Nicaragua tan violentamente dulce", des interviews qu'il donnait dans les journaux, ou à la télé ! Il était vivant, quoi, chose à laquelle on ne donnait guère d'importance, ça allait de soi ! J'ai relu "Marelle" en 82, en 83. Et puis paf, il est mort un dimanche de février de 1984. J'ai entendu la nouvelle de sa mort à la radio l'après-midi de ce 12 février-là et j'ai pleuré, j'ai pleuré inconsolablement, pleuré et flâné un peu dans les rues de Madrid avec une amie qui ne comprenait pas très bien mon désarroi... 

À ce moment-là, j'avais lu la plupart de son oeuvre publiée, j'ai lu le reste par la suite.À je ne sais plus quel moment, les héritiers ont commencé à publier les romans qu'il avait enfouis dans des tiroirs. Un roman de "jeunesse" (soi-disant, puisqu'il a commencé à publier à presque 40 ans) et j'ai très bien compris pourquoi il ne l'avait pas publié : c'était son style, son univers, mais il manquait l'élan, la magie. Les héritiers ont continué de publier des trucs inédits que j'ai refusé d'acheter, et même de feuilleter en librairie. Les études sur lui ne m'intéressaient pas non plus. Petit à petit, au fil des années, Cortázar est mort pour de vrai sans que je m'en rende vraiment compte. Mais il, enfin son oeuvre, avait laissé beaucoup de choses au fond de moi. Et j'y suis revenu maintes fois : des relectures de telle ou telle nouvelle dont je me souvenais soudain, de tel ou tel chapitre de "Marelle". "Marelle" surtout, mais son univers littéraire en général, m'avait bouleversé... Tu te rends compte, j'avais 19 ans ! Ça a eu une influence énorme sur ma vision de la vie, de l'amitié, de l'amour, de la musique, de la littérature, de... 

Ça a évolué depuis, bien sûr (combien, au fait ?) mais ça a façonné mes yeux de jeunesse et ça fait partie du plus profond de moi... Ah, tous ces concerts de jazz... : Sarah Vaughan, Oscar Peterson, ... : toutes ces légendes mortes depuis des années... Le tango, aussi. 

Au milieu des années 90, j'ai acheté un disque-livre qui s'appelait "Jazzuela" où une dame avait rassemblé une bonne partie des pièces de jazz "utilisées" par Cortázar dans "Rayuela"... Je me souviens que je lui avais envoyé un mail et qu'elle avait trouvé mon numéro de téléphone et qu'elle m'avait appelé un soir à la maison et qu'on a discuté et que j'étais un peu gêné. Cette grande exposition de Cortázar avec ma petite famille à Buenos Aires en 2004, où on a acheté quelques livres et quelques disques. La visite à Bruxelles en 2011, le monument à Ixelles. Bref, Cortázar revient de temps en temps malgré tout."

Le buste de Cortázar à Ixelles.

En lisant ce mail de Pablo, je me suis rendue compte que si je voulais vraiment parler de Rayuela, et si je n'arrivais pas à le faire, c'est parce que pour en parler, je devais parler de moi. De la personne qui me l'a offert et qui m'a fait découvrir l'Argentine, dont je suis éperdument tombée amoureuse. De ma découverte d'un monde, d'une culture, d'une langue, d'une lumière, d'une ville. J'ai vu Buenos Aires après avoir lu Rayuela, teintée des descriptions, des lumières, des sonorités de Cortázar. J'ai vécu des superpositions d'impressions étourdissantes dans certains quartiers préservés de la folie immobilière portène. J'ai été à fleur de peau durant des semaines, une intensité heureuse et si forte qu'elle me transporte encore aujourd'hui, à chaque fois que cette ville me rattrape, d'une manière ou d'une autre. Et à chaque fois, l'ombre de Rayuela plane également.

Le jour où j'ai rencontré mon mari, j'avais pour mission de lui faire découvrir Lausanne. Une heure après notre rencontre, quand nous refaisions le monde sur une terrasse ensoleillée, en découvrant les produits du terroir. Je ne sais plus comment c'est arrivé, mais nous nous sommes rendus compte que nous étions parmi les lecteurs-admirateurs de ce roman. Est-ce le Calamin ou la complicité crée par Rayuela qui nous a rapprochés ? Deux semaines plus tard, il revenait en Suisse et me demandait de l'épouser.

Quand j'ai lu Rayuela pour la première fois, j'avais 24 ans. Pablo se demandait s'il fallait avoir environ 20 ans quand on lit Rayuela pour la première fois pour que cela soit un bouleversement. Je ne crois pas. On s'interrogeait sur le fait que, aujourd'hui, d'autres "expériences littéraires" fanent peut-être celle de Rayuela, ce livre a marqué tant d'auteurs, et qu'elle devient peut-être moins originale. Je ne crois pas.

Extrait :
"Et c'était tout naturel de traverser la rue, de monter les marches du pont, d'entrer dans sa mince ceinture et de m'approcher de la Sibylle qui souriait sans surprise, persuadée comme moi qu'une rencontre fortuite était ce qu'il y avait de moins fortuit dans nos vies et que les gens qui se donnent des rendez-vous précis sont ceux qui écrivent sur du papier rayé et pressent leur tube de dentifrice par le fond."

Je parle de ce livre en utilisant son titre original, Rayuela. Pablo utilise Marelle, sa traduction française. Il a pour habitude d'utiliser le bon mot dans la bonne langue, et il a lu les deux versions. Mais il n'est pas nécessaire de lire ce livre en version originale, sa traduction française est excellente, elle a été supervisée par Cortázar lui-même. Toutes les sonorités voulues y seront. Mais ma rencontre à moi a eu lieu en castellanoMarelle restera Rayuela.

J'ai eu d'autres livre importants dans ma vie, qui m'ont marquée, que je relis à intervalles réguliers, mais Rayuela reste Le livre de ma vie. 2013 marquait les 50 ans de Rayuela, 2014 marque les 100 ans de la naissance et les 30 ans de la mort de Julio Cortázar. Peut-être une bonne occasion pour découvrir ce chef-d'oeuvre et le reste de l'oeuvre étonnante, riche, brillante et poétique de cet auteur si cher à mon cœur.

RayuelaMarelleHopscotch est devenu un classique. Mais ce n'est pas pour ça qu'il m'a autant marqué. Il m'a marqué par son intelligence, par sa poésie, par sa force, par son humour, par l'expérience de lecture originale qu'il offre. Et c'est aussi pour ces raisons-là qu'il est devenu un classique. Mais en fait on s'en moque, ce n'est pas parce qu'un roman est important dans l'histoire de la littérature qu'il va forcément nous bouleverser nous, profondément, à jamais.


Edit : pour le centenaire de la naissance de Cortázar, Pablo m'a fait le grand plaisir de traduire ce billet en espagnol.

2 commentaires:

  1. Ton texte est plein d'émotions, ma chère Funambuline : très très touchant ; et sa lecture me donne des frissons (j'ai littéralement la chair de poule). Je t'en remercie, vraiment, et je te demande de m'excuser pour ne pas avoir eu plus tôt le courage de le lire en entier et de le commenter.

    Me donnerais-tu la permission, puisque aujourd'hui est le 26 août 2014, jour du centainaire de Julio Cortázar, d'en publier une traduction à l'espagnol sur mon blog ?

    Grosses bises et encore merci.

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    1. Avec grand plaisir !
      Je publierai le lien ici :-)

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