lundi 12 août 2013

The Sopranos


Le grand James Gandolfini est décédé le 19 juin 2013. Je pense ne pas avoir été la seule, à cette occasion, à me replonger dans The Sopranos. J'ai revu les 6 saisons de cette série exceptionnelle. Si vous n'aviez pas le courage de revoir les 86 épisodes in extenso, vous pourriez vous contenter de la saison 6, l'apogée artistique et narrative de cette série.

Faisons un petit historique et résumé pour ceux qui ne connaîtraient pas (et qui vont immédiatement s'arranger pour rattraper ce chef d'oeuvre). Cette série créee par David Chase a été diffusée de janvier 1999 au 10 juin 2007 sur HBO. Lors de l'épisode final, 8 millions et demi de personnes étaient devant leur poste. Elle parle d'un homme, Tony Soprano, marié et père de deux enfants, à la tête de la mafia qui gère le New Jersey. Le côté gangster/mafia est toujours présent, mais ce qui fait l'intérêt de cette série, contrairement aux films sur la mafia (que j'apprécie également) c'est que tout est basé sur un homme, et sur toutes les facettes de cet homme. On le voit gérer son mariage, ses enfants, sa thérapie à cause de sa dépression, son équipe, son business. On le suit de très près durant pendant 8 ans, aucun état d'âme, aucune bassesse ou générosité de son caractère ne nous est épargné. C'est un meurtrier, un mafieux, il trompe sa femme à tour de bras, il est égocentrique, colérique, malhonnête, agressif, raciste, homophobe, machiste, rétrograde, inculte, borné, vulgaire, obèse, pleurnichard, violent, arriviste, j'en passe et des meilleures, mais à force de le suivre, on s'attache aux quelques bribes de son personnage qui sont émouvantes, touchantes, à ses failles, à ses fragilités cachées. Je ne crois pas qu'il ait existé une personnage aussi complet, aussi fouillé, aussi profond, avant Tony Soprano... et James Gandolfini. Le jour de sa mort, Bryan Cranston -le protagoniste de Breaking Bad- lui a rendu hommage en lui disant que si cette série pouvait exister, c'était grâce à cette performance exceptionnelle qui a appris au public américain la patience, et donc que les chaînes ont osé lancer Breaking Bad, mais aussi Mad Men, par exemple. Parce que The Sopranos même si très influencé par le cinéma de Scorsese n'est pas un film d'action, The Sopranos est une satire sociale et familiale, c'est un drame au long cours, et c'est ce qui fait sa force et sa beauté.

 

La série a connu 9 réalisateurs différents, on ressent d'ailleurs la patte de certains dans certains épisodes presque "thématiques" -je pense en particulier à un épisode au pur style Fargo réalisé par Steve Buscemi, intitulé Pine Barrens, dans la saison 3- mais malgré ces différents réalisateurs, la série garde une identité visuelle forte. En partie grâce à certains décors immuables (la maison des Sopranos, la boucherie, le club de striptease, le restaurant, etc) où naviguent la plupart du temps les personnages. C'est là où ils parlent, où ils négocient, où ils se font des révélations... et où ils mangent.


La nourriture est présente presque constamment dans la série. L'un des QG de Tony, une boucherie où l'on se vante d'avoir les meilleures saucisses artisanales du coin et des cochons de lait de n'importe quelle taille grâce à des néons que l'on voit à chaque fois que ces messieurs s'installent sur les trois tables -nappées de blanc à carreaux rouges- qui servent de terrasse au lieu. Dans son "bureau", il y a un coin cuisine très régulièrement utilisé, et une énorme table à manger. L'autre endroit important est la cuisine de leur maison, où l'on voit Carmela s'affairer ou Tony et ses enfants se servir dans le frigo. A travers ces deux lieux, on voit les deux facettes principales de Tony : le père de famille et le chef de famille (l'autre, celle de la cosa nostra) ; deux lieux de nourritures. Mais il y a aussi les innombrables scènes dans le restaurant Nuovo Vesuvio, que tient son ami Arturo, et où les plats nous sont souvent racontés, certaines recettes sont mêmes explicitées très précisément (cf photos à la fin de ce billet pour la recette du Coniglio della Famiglia). A part ces lieux, on peut ajouter les très nombreuses scènes qui se passent autour d'un sandwich, les banquets de funérailles ou de mariage où on ne manque jamais d'ajouter quelques plans sur les plats, les dîners de famille, les dîners d'affaire, les rendez-vous amoureux. Et ce n'est pas une obsession de Tony Soprano, mais de tous les personnages. Quand Corrado Soprano se retrouve en hospice, son premier trafic sera les sucreries. Carmela Soprano passe son temps à proposer à manger aux membres de sa famille. Nombreux sont les protagonistes qui se font assassiner et retombent sur une table mise, la tête dans une assiette ou sur le sol du restaurant, leur assiette encore fumante à leurs côtés. Il n'y a pas un seul épisode où il n'y a pas au moins un plan de Tony en train de manger quelque chose (sauf ceux où il est dans le coma). C'est absolument emblématique de la série et ce n'est pas pour rien.


Tout a été dit sur cette série, des livres d'analyse ont été écrits, des livres de cuisine aussi, je ne suis pas une spécialiste et je ne vais donc pas me lancer dans une analyse inédite, juste vous faire partager mon goût pour la qualité cinématographique de cette série en vous décrivant une scène, une seule, l'ultime, une claque monumentale. Elle dure 4 minutes, se passe dans un diner où Tony attend sa famille. A chaque son de la porte, il regarde les personnes qui entrent. En tant que spectateur, on sait que ce sont les dernières minutes du dernier épisode de la dernière saison, c'était annoncé. C'est une série de mafieux, notre intuition est que pour terminer "proprement", les scénaristes ont prévu la mort de Tony Soprano. Il met un jeton dans le juke box et choisi la chanson "Don't stop believing" (la musique est très importante dans cette série, chaque fin d'épisode amène une nouvelle chanson qui éclaire l'épisode entier). Son épouse entre au moment où la chanson commence, on se dit qu'on va avoir droit à des larmes déchirantes, puis entre son fils et là, on a peur du bain de sang qui va immanquablement arriver. Le volume de la musique monte graduellement, pendant 4 minutes. Plusieurs personnes "suspectes" entrent, la caméra revient régulièrement sur eux, et le regard de Tony qui les observe avec ce que l'on projette comme de l'inquiétude dans son regard (effet Kulechov magnifiquement maîtrisé). Sa fille réussit enfin à se parquer, elle traverse la rue. Là encore, par un effet sonore d'une voiture en train d'arriver très vite on se dit qu'elle va se faire renverser, il n'en est rien. On revient sur la table où Tony, son épouse et son fils mangent des onions rings. Ecran noir, silence.

La vidéo est impossible à regarder en dehors de youtube, je vous incite à aller la voir, revoir, et revoir encore.


Que peut-on projeter sur cette fin ? Ce qu'on veut. Ce peut être qu'évidemment, un jour où l'autre Tony va être assassiné. Ou que finalement ils vivent une vie de famille américaine comme les autres, n'est-ce pas ce que l'on nous a raconté pendant 6 ans finalement ?

Ils sont dans un diner et non dans un restaurant italien, c'est tout à fait symptomatique, si on ajoute le fait que les deux enfants ne se destinent pas à devenir mafieux, on pourrait penser à un american dream tout à fait cliché du père qui a fait de l'argent et qui permet à ses enfants de se sortir du quartier. Pour revenir au thème de la nourriture, dans cette dernière saison, plusieurs autres lignes narratives nous amènent à la même conclusion : c'est la fin d'un monde (italien) et le début d'un autre (américain). Un marchand de café (simili Starbucks) explique (avec succès) aux deux mafieux venus imposer une collaboration pourquoi c'est absolument impossible grâce aux nouvelles caisses et au système de management, Tony vend un de ses terrains dans le quartier, presque en face de sa boucherie à un Jamba Juice (chaîne de smoothies emblématique). Mais dans la scène précédente, Tony a fait la paix avec son oncle (la première photo de cette article, James Gandolfini avec une larme en train de se former au coin de son oeil, est issue de cette scène) et dans la scène d'avant, Tony annonce à Paulie qu'il va être son bras droit. Paulie est le pire de ses capo, le plus rétrograde, le plus violent, le moins intelligent, les plus attaché aux traditions et allergique à tout changement. Tony fait partie du passé, ses enfants du futur, il est la génération clé, entre celle de ses parents qui se considéraient encore comme immigrés et de ses enfants qui sont américains. Il est à l'aise dans les mondes qu'il contrôle : ses familles. Il est mal à l'aise ailleurs, mais il le camoufle très bien. L'ambiguité de cette scène repose en grande partie sur son malaise.

Je m'arrête là pour cette scène, je pourrais en parler pendant des heures (et je ne suis pas la seule), et on peut aussi simplement admirer cette fin pour ce qu'elle est : une apothéose cinématographique à une série qui restera comme une des meilleures de tous les temps.




Test Bechdel : passé de justesse. Il existe de très nombreux personnages féminins importants, détaillés, construits, ils échangent entre eux sans présence masculine... mais très rarement à propos d'autre chose que d'un homme. Il y a néanmoins quelques scènes, entre Carmella et sa fille qui parlent du futur de cette dernière, entre Carmella et ses amies à propos de son ambition, mais elles sont vraiment, vraiment (trop) rares.

Bonus : la recette en image du Coniglio della Famiglia du restaurant Nuovo Vesuvio.

 

3 commentaires:

  1. Ce n'est pas évident de faire l'éloge de cette série car elle n'est pas "facile" et peut décevoir beaucoup de gens, notamment ceux qui regardent une série pour "passer le temps", se divertir. Je me souviens avoir eu des réactions (aussi à propos de Six Feet Under) comme "ah ça a l'air bien merci, si je tombe sur un épisode, je regarderais".... et ça m'a atterré car c'est une série qui est construite de manière à être vue du début à la fin, pas juste un épisode au hasard. Enfin je dois être trop psychorigide :D Pour ça aussi que j'ai (un peu) tiqué quand tu recommandes de ne voir que la saison 6 si on n'a pas le temps de faire plus. Bref The Sopranos, ça se mérite (à mon avis) et ça ne plaira pas à tout le monde. Néanmoins cela peut aussi plaire à ceux qui aiment "les films de mafia violents" car il y a des scènes très dures, mais souvent un peu esseulées au milieu de séquences """""inutiles"""" (j'ai mis plein de guillemets).

    Je me souviens avoir lu (dans Télérama) l'importance du New Jersey : ils tournaient sur place, en marge du système, et faisaient aussi d'énormes repas comme dans la série :)

    J'aime beaucoup l'évolution du personnage de Meadow (plus intéressant que son idiot de frangin) et aussi celui de Christopher. Silvio en consigliere est aussi très impressionnant et Carmela en épouse "soumise et tyrannique à la fois" est assez exceptionnelle.

    "Pine Barrens" m'a aussi marqué. Et puis aussi cette phrase montrant le décalage de Toni : "What happened to Gary Cooper?"

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    1. Evidemment qu'il est mieux de voir les 6 saisons. Mais la 6e saison est tellement bien intrinsèquement construite comme une unité, que l'on ne peut ne voir qu'elle. On va rater des tonnes de relations non explicites mais on peut. Et ce sera toujours mieux que de regarder "un épisode au harsard", tu vois ce que je veux dire ?

      Oui, le New Jersey est hyper important. Au lieu d'analyser la dernière scène, j'ai d'ailleurs failli me focaliser uniquement sur le générique, qui explique tout le personnage de Tony, de son entourage et de son business, il est fabuleux.

      Je ne sais pas si tu regardes The Newsroom, mais dans cette dernière saison, il y a eu un hommage discret sous la forme de "what happened to Gary Cooper?" ;-)

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  2. Je dois être trop partisan du "tant qu'à faire quelque chose, autant le faire à fond (et bien)", mais en effet c'est mieux/moins pire que "un épisode au hasard".

    Je ne regarde pas "The Newsroom" et ce n'est d'ailleurs pas vraiment sur ma "pile des séries à voir avant ma prochaine vie" en fait. Je mettrais "The West Wing" en priorité par exemple :)

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