lundi 10 février 2020

Parasite


Oh non, pas encore un article qui vous dit qu'il faut absolument voir ce film ?
Et bien si. 
Je sais, il a déjà gagné la Palme d'Or, c'est le premier film à avoir gagné l'Oscar du Meilleur Film Étranger et l'Oscar du Meilleur Film (en plus de celui de meilleur réalisateur) et moultes autres prix,  depuis des mois. Mais pourquoi autant de bruit autour de ce film Sud-Coréen ?

Peut-être que comme moi, quand il y a trop de bruit, ça vous gonfle un peu et du coup, vous ne l'avez toujours pas vu ce Parasite. C'est fort dommage, car c'est un chef d'oeuvre. Et je suis heureuse d'avoir rattrapé mon retard début janvier. Depuis, je l'ai vu trois fois.
Je vais tenter de résumer pourquoi j'aime tant ce film (et pourquoi on est si nombreux à l'aduler), sans spoiler (ou si peu).



Des centaines de critiques, d'articles, de vidéos, de podcasts, ont décrit l'architecture de la maison principale où ce passe ce film. La maison qu'une famille riche a acheté à la mort d'un architecte de renom. C'est dans cette maison que la famille pauvre va essayer de se faire engager comme domestiques. Pourquoi cette architecture a été tant décortiquée ? Parce que c'est le réalisateur qui l'a dessinée, afin que cette maison corresponde à chaque angle de ce que le reste du film exprime.

Les jeux entres les espaces hauts et bas, et extérieurs et intérieurs, pourraient être enseignés en cours de cinéma. On les remarque à la première vison, mais on ne se rend pas forcément compte que chaque plan, ou presque, est construit en fonction de ces espaces. Le scénario complet gravite autour des positions spaciales et sociétales de ses personnages.

Les riches montent. 
Les pauvres descendent. Encore. Et encore plus bas.


Pas uniquement dans la maison. Également dans la ville.
Une longue séquence de plans juxtaposés de descente entre la maison du haut et l'appartement des bas-fonds est aussi belle que violente dans son discours social.


L'eau descend avec les personnages. Si la pluie est un petit inconvénient pour les habitants de la maison du haut. La pluie est un élément qu'on va subir de plus en plus violemment en descendant dans l'échelle sociale.


Et plus on descend, plus la ville elle-même se transforme. De rues propres et lisses avec de petites rigoles d'eau propre bien canalisées, on arrive dans des rues étroites à l'éclairage sporadique, où les ordures commencent à flotter, où les fils électriques éparses risquent d'être arrachés par les intempéries. Où les humains vivent les uns sur les autres.


La question du titre est toujours là, latente, qui sont les parasites ? Les pauvres qui essaient de profiter de la naïveté des riches pour améliorer leur condition sociale ? Les riches qui profitent du système en écrasant les plus pauvres ? Les pauvres qui écrasent les encore plus pauvres ?


Dans ces deux lieux de vie, du haut et du bas, une grande fenêtre sur l'extérieur nous montre deux visions du monde. Deux visions impossibles à réconcilier. Deux visions de deux sociétés qui se croisent mais ne se mélangeront jamais. Je ne sais combien d'étudiants en cinéma utiliseront ce film pour parler du "cadre dans le cadre", difficile de trouver meilleure exposition.

Mais ici ce n'est pas juste une joliesse à l'écran. Mais un discours critique sur le système capitaliste. Critique et limpide. Entièrement construit en images, avec des humains à qui l'on donne des rôles prédéterminés et qui agissent comme ils peuvent dans la version de la société qui leur a été offerte. Ce ne sont pas les individus qui sont critiqués, mais le système.


Et quand bien même, si l'intelligence du propos ne vous intéressait pas, ce film est simplement, un chef d'oeuvre stylistique. Ses plans sont aussi bien conçus que son architecture, c'est très beau. 

Mais ce qui m'a le plus impressionnée, c'est le montage. À part la séquence de descente dans la ville dont je vous parlais plus haut, une autre séquence mérite d'être vue et revue. Elle parait si simple, et pourtant elle montre tant en si peu de plans et si peu de dialogues.



Ce qui aurait pu être 20 minutes de scénario compliqué dans un film moins réussi tient ici en 5 minutes et deux petits gestes de la main dans une nuque. Je ne caresserai plus jamais une pêche de la même manière. Et ma sauce piquante sur pizza a pris une autre saveur depuis.


Et c'est drôle. 
Et les dialogues sont très bien écrits. 
Et tout le casting est exceptionnel. 
On pourrait écrire des thèses sur les lumières et les cadrages, sur la position des personnages dans l'espace. Ou sur les escaliers du film. Et beaucoup s'y sont mis, comme je vous le disais au début de cet article, il existe des centaines, peut-être des milliers, de critiques, analyses, décorticages de montage, de scénario, explications de texte, et mêmes essais philosophiques et politiques.

Moi je n'ai en fait qu'une chose à vous dire : voyez ce chef d'oeuvre, vous allez passer deux heures en vous amusant, et peut-être un peu plus si vous en avez envie. Et si vous l'avez déjà vu, n'hésitez pas à le revoir, plus on le connait, plus ce film est impressionnant.


Un dernier mot pour une analyse que je n'ai pour l'instant pas vue dans les commentateurs "occidentaux". La fascination de la famille riche pour tout ce qui vient des États-Unis renforce le discours des strates sociétales coréennes et leur critique. En ajoutant cette aspiration de la famille riche à "monter" dans ce qu'elle pense être le degré supérieur, le film appuie là où ça fait mal au capitalisme : c'est sans fin. Chaque personnage du film veut grimper. Sauf celui, tout en bas, le plus bas, qui a accepté son sort, et en est devenu fou.

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