jeudi 18 mars 2010

Mon meilleur mauvais souvenir


C'était le 17 décembre 1999, on n'oublie pas la date de son 21e anniversaire. Vous vous souvenez vous ce que vous avez eu comme cadeau pour vos 21 ans ? Non ? Moi, j’ai eu des pirates. Je vous raconte.

Tôt le matin, environ 1h après le lever du soleil, après mon quart de nuit où j'avais eu la visite de dauphins, pour moi toute seule, avec la lune presque pleine qui se reflétait sur la mer et l’écume phosphorescente autour de ces torpilles qui jouaient autour de moi, j’avais décidé que c’était mon cadeau d'anniversaire. Je me trompais. Déjà plusieurs semaines qu'on vivait -avec mes trois équipiers- au rythme du soleil et de la mer, sur le beau Bilitis, catamaran Wharram, sur lequel j'avais embarqué à Marseille et qui nous amenait / que nous amenions à Tuléar, Madagascar. Nous avions passé le mythique Bab el Mandeb et fait escale dans le non moins mythique Port d'Aden pour réparer la casse due à cette Mer Rouge pas aussi paisible qu'on la raconte. Nous avions quitté Aden depuis quelques jours et nous galérions en tirant des bords au près -ce qui est über chiant en multicoque- avec l'impression de perdre chaque nuit ce qu'on avait gagné dans la journée. Le soleil s'était levé face à un paysage de la côte longeant le Yémen, qui ressemblait de manière très déprimante au paysage que nous avions vu la veille au coucher du soleil, du sable, des montagnes, aucune trace humaine à part le ruban de béton de cette route côtière déserte.

Tout à coup, une barque avance très vite vers nous -nous naviguions uniquement à la voile, eux au moteur- avec 9 hommes à bord. C’était en plein ramadan, de nombreux boutres et barques font l'aller et retour entre Yémen et Somalie pour vendre des chèvres contre des armes.

Nous connaissions le risque de croiser des pirates dans la zone. Nous nous étions mis d'accord pour collaborer un maximum. Notre bateau n'avait pas le look d'un bateau de croisière, nous avions perdu notre moteur et l'arrière avait été retapé à la va-vite, du linge séchait ici et là. Nous avions appris quelques mots d'arabe pour communiquer depuis la Tunisie, où l'on m'avait offert un Coran miniature. 

Les pirates nous ont ordonné d'affaler les voiles et nous les avons "accueilli" à bord, en tendant la main pour prendre leur amarre et aider trois d'entre eux à monter à bord, avec leur arme. Wilfried, le capitaine, était nerveux mais n'en a rien laissé paraître, il avait surtout très peur qu'il m'arrive quelque chose, moi, la seule femme à bord, après les histoires tragiquement mortelles que nous avaient racontées d'autres naviguants qui traversaient la Mer Rouge en sens inverse. Les trois pirates ont visité, nous leur avons tendus tous les dollars que nous avions à bord. Puis ils ont commencé à vouloir prendre d'autres choses, une radio, des jumelles, à démonter notre panneau solaire. Nous avons dû refuser, "khalas" (= ça suffit) a dit Wilfried à celui qu'il pensait être le chef -c'est lui qui avait la kalashnikov et qui avait l'air le plus âgé-.  

Ce n'est pas évident de s'opposer à trois jeunes -très jeunes- hommes dont on ne parle pas la langue, qui ont les yeux injectés de sang, l'air à la fois épuisé et apeuré, violents et drogués, dont l'un a une cicatrice boursouflée, qui traverse son torse de la clavicule gauche à la hanche droite, et qui sont armés. Mais sans cette radio, sans ces jumelles, sans notre panneau solaire, nous ne pouvions simplement plus naviguer. Les deux plus jeunes ne voulaient rien entendre, mais heureusement le "chef" a compris nos arguments et a fini par pointer ses collègues et armer, ça les a calmés, ça nous a aussi prouvé que son arme était chargée. 

Ils ont fini par partir en nous piquant quelques objets monnayables, mais aucun des objets indispensables à la navigation. Peut-être parce que nous leur avons rappelé que c'était ramadan -mois sensé être le plus vertueux- et que nous avions un Coran à bord, peut-être grâce à nos maigres connaissances d'arabe qui nous ont permis de leur dire que nous étions musulmans, peut-être parce que nous les avons invités à bord dans le calme, sans résistance. Je ne le saurai jamais. Mais je pense que nos réactions pacifiques ont été les bonnes. 

Ils se sont éloignés en direction de la côte, entre Aden et Al'Mukalla, lieu de notre prochaine escale où nous avons expliqué notre mésaventure, où les autorités ont été d'une grande aide et où les habitants se sont montrés choqués, très accueillants et nous ont beaucoup aidés. Nous avons même eu les honneurs de la presse locale qui s'est plainte des pirates somaliens et a accusé le gouvernement de laisser faire.

Cette attaque a duré quelques minutes qui nous ont parues des heures. Puis ils ont disparus à l'horizon et durant un instant, nous avons cru avoir rêvé. Après avoir préparé un thé, j'ai pris ma caméra (qu'ils n'avaient probablement pas vue sinon ils l'auraient embarquée) et filmé Wilfried qui raconte l'attaque qui venait de se produire. Sa voix est calme et posée, il décrit les événements avec précision, sans émotion. C'est en revoyant ces images que je me suis rendue compte que sa main droite, celle qui ne tient pas la barre, tremble pendant toute sa description et continue à trembler pendant les blagues un peu vaseuses qui concluent sa description avant de me souhaiter un joyeux anniversaire.

Dix ans plus tard, je me souviens de ces quelques minutes avec une précision photographique étonnante. Depuis plusieurs années je suis enragée contre ces gouvernements qui se montrent choqués aujourd’hui parce que les pirates somaliens sont puissants, extrêmement bien organisés et armés. Mais durant plusieurs décennies, malgré les alertes des gouvernements Yéménites et Omanais, entre autres, ils ont laissés faire. Ils ont laissé les pirates attaquer et plumer les "petits" bateaux qui passaient par là, en raflant au passant moteurs puissants, dollars et armes. Et maintenant qu'ils ont acquis une force de frappe qui permet d'attaquer des bâtiments plus importants on s'inquiète. C'est un peu tard. Quand on laisse prospérer des zones de non-droits où les populations locales sont soumises au bon vouloir de seigneurs de guerre, pourquoi s'étonner ensuite que ces zones se fortifient et viennent titiller le reste du monde ?


J'ai été taguée pour raconter quelques détils intimes, j'ai raconté les autres ici, mais j'ai gardé ce mauvais souvenir pour la fin. Je l'avais écrit quelques heures après l'attaque et j'avais envie de prendre le temps de l'écrire à nouveau. Et de comparer les deux versions. Elles sont très proches, si proches que s'en est presque flippant. Je ne risque pas de l'oublier ce 21e anniversaire.



EDIT : je découvre la nouvelle vie de Bilitis, bon vent à toi, cher compagnon  !

EDIT 2 : si vous souhaitez une image très fidèle des pirates que j'ai rencontré, physiquement et au niveau de leur armement, le film Capitain Phillips est tout à fait convainquant. Pas concernant l'attaque, évidemment, nous étions dans la zone 10 ans plus tôt et sur un petit bâteau à voile. Mais c'est probablement grâce à leurs milliers d'attaque sur des petits bâteaux comme le nôtres au fil des années que les pirates somaliens ont réussi à s'équiper et se professionnaliser ainsi.

11 commentaires:

  1. Ouh pinaise! Moi qui suis pas aventurière pour deux sous je crois que je me serai évanouie sur place. Je suis aussi convaincue que vous avez réagi comme il le fallait. La résistance aurait sans aucun doute fait déraper la situation. En espérant que tes prochains anniversaires soient plus calmes ^^

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  2. Mes 10 suivants ont été beaucoup moins intéressants, effectivement... ;-)

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  3. Haute volée ! Mes très grands respects, survivorette. En plus, la plume est jolie, ça ne gâte rien.

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  4. : Merci de m'avoir donné l'occasion de raconter ça, je n'y aurais pas pensé et ça m'a fait du bien de m'y replonger...

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  5. brrrrrrrrrrrrrrrr...

    je revis le moment où tu nous annonces ça...

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  6. Je vais dire une connerie mais cet article est très chouette.

    J'ai navigué en mer rouge et j'ai étudier le coin lors de mes études.Donc j'accroche beaucoup à ce que tu dis.

    Tu faits un retour très clair des évènements et de la façon dont tu les as "digéré". C'est une bonne chose que de les écrive encore.

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  7. Comme mauvais souvenir c'est pas rien et c'est le genre de choses dont on se souvient les moindres détails pour très longtemps.
    Tu relates clairement les faits, c'est un mauvais souvenir mais tu m'as embarquée avec toi !

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  8. @ Jube : alors tu t'es aussi fait piraté !

    Sinon, effectivement, c'est un mauvais souvenirs... mais qui n'a duré que quelques minutes et n'a eu aucune conséquences...
    Il y a des mauvais souvenirs beaucoup moins "fun" à raconter qui laissent des séquelles grave à vie... donc vraiment rien de grave !

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  9. ... *Rire*
    Ca, c'est du mauvais souvenir en puissance alors! Pour une raison que j'ignore par contre, les miens tombent plus dans le gore. J'dois les attirer ou sans m'en rendre compte, y a un fantôme derrière moi avec un panneau lumineux disant: "Actions gores, par ici s.v.p!"

    (Mauvaise blague...mais c'est vrai à par ça.)

    Bon en tout cas, vous vous en êtes bien tirés, c'est le plus important. Très bonne réaction aussi. Moi, personne m'en voudra, j'ai préféré prendre mes jambes à mon cou. C'était pas dans ma situation qu'il fallait rester calme, mdr.
    Si t'en as d'autres comme ça, balance-les direct, c'est toujours assez drôle et ironique de voir que ce genre de choses "n'arrivent pas qu'aux autres" comme on le dit si bien. (Bon à par ça je pense bien que ce n'était pas marrant du tout sur le coup hein.)

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  10. Tu devrais lire le bouquin de Rose George (@rosegeorge3), "Deep sea and foreign going", le chapitre sur les pirates est totalement fascinant.

    (ah et au fait joyeux anni hein!)

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