lundi 11 juin 2018

Le Gourmet Solitaire - la série


Le Gourmet Solitaire est une série de mangas assez connue car dessinée par le fameux Jiro Taniguchi qui a un grand succès en France. Ce sont de courtes histoires d'un homme, vendeur dans l'import export qui parcourt le Japon à la rencontre de ses clients et profite de ses repas pour découvrir des restaurants. Chaque histoire est l'occasion de découvrir un lieu, mais aussi un ou plusieurs plats.

Ce qui est moins connu en Europe c'est que ce héros, Goro Inugashira, a en fait été créé par Masayuki Kusumi (ou Qusumi), scénariste de bd, mais aussi de télévision et cinéma. C'est donc naturellement que Le Gourmet Solitaire (Kodoku no Gurume) est devenu une série télé diffusée depuis 2012 par Tv Tokyo (la plupart des histoires se passent dans les villes autour de Tokyo). La septième saison va être diffusée prochainement.

Je n'avais vu que de courts extraits très mal sous-titrés en ligne et j'étais plus que dubitative. Comment rendre la poésie de Taniguchi en film ? Comment rendre la finesse de ses lignes en noir et blanc dans la vie réelle avec tous ses défauts ? C'était forcément bancal. J'avais tort.

Cette série peut paraître plein d'aspérités : lumière crue, décors bruts, homme d'affaire toujours dans le même costume un peu fatigué. Mais elles disparaissent dès qu'il a faim.

Les épisodes se déroulent selon un canevas identique : il sort de la gare dans une ville, il déambule en allant voir son·a client·e (parfois il en profite pour manger des pâtisseries), après le rendez-vous, en pleine réflexion sur la manière dont il s'est déroulé, il arrive à la terrible conclusion : il a faim.


Cette séquence de quatre images a lieu dans chaque épisode, comme s'il se retrouvait tout à coup particulièrement seul et perdu dans un lieu inconnu. Comme si le faim lui provoquait une angoisse existentielle, et c'est le cas : il va devoir faire un choix, choisir le restaurant de son repas de midi. (Et donc renoncer aux autres restaurants à découvrir dans cette ville, l'angoisse.)

Et c'est là que commence véritablement l'épisode : le choix du lieu, la découverte de l'intérieur du restaurant, la lecture du menu et le difficile choix, l'attente du plat, la découverte du plat, le moment où il goûte, le moment où il mange, voire dévore, le bonheur d'être rassasié par un plat, l'addition et les réflexions pré-digestion.

Ce personnage de prime abord froid et discret, devient un maître de stratégie quand il s'agit de nourriture. Et la poésie est de retour : dès qu'il sourit, à la réception ou à la première bouchée de son plat, l'émotion le submerge et le personnage se transforme, en un sourire il devient charmant, chaleureux, philosophe. L'acteur qui l'incarne, Yutaka Matsushige, est parfait.


Si vous êtes fan du Japon, vous allez adorer ces petites lucarnes sur le quotidien. 
Si vous êtes intrigué par la nourriture, japonaise ou non, que vous vous y connaissiez ou non, vous allez adorer cette série qui décrit tant de plats, de coutumes, de manières de faire, de détails de la restauration du service à la cuisine, et de produits. 
Si vous ne vous intéressez ni au Japon ni à la nourriture, passez votre chemin.


Les repas sont toujours détaillés avec leurs noms et des détails du genre "va bien avec du riz", "très bon avec du sel", "parfait pour les jours de pluie", "souvent servi avec de la bière", etc. Il y a toujours une image complète, puis des images de chaque détail, avant qu'il ne plonge dans son repas.


Et là commence le grand bonheur, il mange, ses expressions du visage veulent tout dire, et son monologue intérieur passe du descriptif à l'émotionnel voir à la philosophie. Un bonheur à observer et écouter.

Même pour moi qui suis gravement misophone des bruits de bouche que les gens font en mangeant,  même dans les films, ici : rien. Quand un son de bouche est dans la bande-son, il est narratif, ça veut dire que c'est croquant, craquant, qu'il y a de la mâche, ou que ça fond. Aucun son ne me dérange, tout a du sens.

Et c'est à ce moment-là qu'on se rend compte à quel point, sous couvert d'aspect quotidien, car on nous montre un Japon réel, contemporain, non lissé, cette série est très réalisée, les cadres sont très travaillés, les sons, la musique, le montage également, le rythme est idéal. Tout fonctionne à merveille pour nous plonger sans chaque repas avec lui, à ses côtés, en salivant autant que lui.

Après l'épisode il y a une autre séquence, où l'on suit Masayuki Qusumi, le créateur du personnage et scénariste de la série, qui vient tester le restaurant où a mangé le personnage dans l'épisode. Il est très différent de son personnage, il sourit tout le temps, il rit, il boit, il fait des blagues. Mais l'émotion quand il mange est également palpable, et il décrit de manière plus précise et triviale ce qu'il goûte. Parfois il va manger avec quelqu'un, un autre auteur, un fan de la série, etc. et ces dialogues sont savoureux. "Ooishi" (délicieux) est le mot qu'il prononce probablement le plus souvent.


C'est LE gros défaut de la série, ça donne faim. Après quelques épisodes un soir (allez, je vous avoue tout, j'ai binge-watché la première saison en entier dès que j'ai découvert la source sous-titrée en anglais), je me suis levée le lendemain matin et me suis préparé un petit déjeuner très légèrement teinté de ce dont j'ai dû rêver toute la nuit...


Je continue à binge watcher furieusement, en découvrant à chaque fois de nouvelles recettes et ingrédients (mes recherches google de ces derniers jours sont effrayantes), du Japon, mais aussi d'Inde, de Chine, en particulier du Sichuan. Et d'autres types de cuisine car Goro Inugashira est un "gurume" (lisez à haute voir pour comprendre) cosmopolite. Ceux qui ne connaissent de la cuisine japonaise que les California roll vont être dépaysé... jusqu'au milieu de la saison 3, il n'a pris qu'une fois un sashimi en entrée, on découvre tout le reste. Et les terminologies et explications sont précises, donc parfois uniquement en japonais... mais c'est ainsi que j'ai trouvé la recette de mon plat préféré au Ning Bo, le "poisson aux légumes acides" qui s'avère être du "Suan Cai You", un ragoût de racine de moutarde pickelée surmonté de carpe. C'est chaud, acide, amère, piquant, savoureux, délicieux. Et je comprenais encore mieux la finesse des émotions décrites par la série en me souvenant des miennes en découvrant ce plat magnifique.

Je vous souhaite un excellent appétit, on se croise bientôt chez Uchitomi :-)

Itadakimasu.

4 commentaires:

  1. Je ne peux qu'aimer, surtout avant de repartir au Japon, et surtout en période manque de bonne série culinaire.
    Et j'en profite pour te remercier d'avoir parlé à l'époque de Parts Unknown...

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    1. exactement... l'épisode de HK était tellement bien, et puis il me poursuit sans le vouloir. J'avais commandé un livre la semaine passée et c'est lui qui a écrit la préface, et je conseillais justement jeudi le futur épisode sur Berlin à un ami qui y allait cette semaine.
      (désolée si le commentaire apparaît plusieurs fois, il y a eu un bug)

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  2. J'ai faim!!!

    Je viens de terminer les deux BD et j'espère maintenant trouver le temps de me plonger dans la série!

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